Les bébés naissent poètes – Carlos Laredo

Les bébés naissent poètes

 Carlos Laredo, directeur de La Casa Incierta

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Pourquoi je chante

 Dans ce type de chanson, l’enfant reconnaît le personnage et, selon son expérience visuelle, qui est toujours plus grande que ce que nous le supposons, il profile sa silhouette. Dans est contraint d’être à la fois spectateur et créateur … mais quel merveilleux créateur ! Un créateur qui possède un sens poétique de premier ordre. Il suffit d’étudier ses premiers jeux, lorsque l’intelligence ne l’a pas encore gâté, pour admirer quelle beauté cosmique les anime, quelle parfaite simplicité et quels mystérieux rapports – que Minerve ne pourra jamais déchiffre – il découvre entre les choses. Avec un bouton, une bobine de fil, une plume et les cinq doigts de la main l’enfant construit un monde difficile, traversé de résonances inouïes qui chantent et s’entrechoquent d’une manière troublante, avec une félicité qu’il ne faut pas analyser. L’enfant comprend plus que nous le pensons. Il est au sein d’un monde poétique où ni la rhétorique, ni l’entremetteuse imagination, ni la fantaisie n’ont  accès : grande plaine aux centres nerveux à vif. D‘une horreur et d’une beauté poignantes, où un cheval éblouissant, moitié nickel, moitié fumée, tombe soudain blessé, un essaim d’abeilles furieuses planté dans les yeux. Très loin de nous, l’enfant possède intacte la foi constructive, encore préservée des germes de la raison destructrice. Etant innocent, il est sage. Il connaît, mieux que nous, la clé ineffable de la substance poétique.

Federico Garcia Lorca (1928) Les berceuses, p. 907 dans Œuvres complètes, Gallimard, La pléiade, 1981

 Le travail réalisé par la Compagnie espagnole La Casa Incierta défend les capacités innées des êtres humains et dénonce les préjugés brandis sur la supposée incapacité poétique des bébés ou des tout jeunes spectateurs. Il questionne une certaine compréhension qui, d’une certaine manière, ancre la pensée dans une cage sans serrure nommée « raison ». Compenser l’inertie avec laquelle une part importante de la société confine la sensibilité des jeunes enfants, est une part de son travail, lorsque de nombreuses familles et services de la petite enfance ont avec les bébés des sérieuses difficultés pour respecter le droit à la Culture, qui est une prérogative reconnue par la Constitution espagnole. Droit que trop peu prenne la responsabilité de faire respecter.

 A propos de La maison incertaine

 Cela fait plus de dix ans que La maison incertaine, Compagnie de théâtre permanente, a débuté son périple. Elle a été créée à Madrid en 2000 par le directeur de théâtre, Carlos Laredo, et la comédienne Clarice Cardell, dans un parcours professionnel dans les arts de la scène qui a commencé il y a plus de 20 ans. La tâche essentielle de la Compagnie a été de développer un langage scénique relié au public de la petite enfance et des adultes qui les accompagnent.

La compagnie a réalisé une dizaine d’œuvres destinées à ce public et donné plus de 1700 représentations en Europe, Russie et Brésil. La maison incertaine est, actuellement, en résidence à Madrid au Centre d’Art Théâtre Fernan Gomez, où depuis huit ans est programmé un cycle permanent de spectacles internationaux pour les bébés : le cycle « Briser la coquille ». En parallèle et en collaboration avec le Groupe de Théâtre brésilien, Sobrevento, la compagnie a été pionnière dans la diffusion de ce genre de théâtre au Brésil.

Les ateliers des arts scéniques pour bébés et pour adultes, qu’ils soient professionnels de la petite enfance, artistes ou parents, représentent une part essentielle du travail. Parmi ces ateliers, figurent un projet de formation d’éducateurs du Réseau des Escuelas Infantiles1 municipales de Madrid (2005, 2007 et 2009) et un projet Grundtvig (2010-2012) avec d’autres compagnies d’Europe2.

Le bébé : une promesse …

Parmi les marges étroites entre lesquelles le nouveau-né se déplace, se trouve le modèle de son existence sociale. Existence qui agonise entre les nombres entiers des mesures fournies avant la naissance.

Nous regardons les bébés comme s’ils étaient petits, comme s’ils étaient mineurs, comme s’ils étaient inférieurs, comme s’ils venaient d’arriver… et qu’ils ne connaissent rien. On voit le bébé, comme quelqu’un qui n’est pas et sera un jour : une promesse

Nous les punaisons dans une boîte en carton, remplie de vérités. Et les ignorer ne nous fait pas peur. Nous nettoyons leurs anciennes mémoires à l’eau de Javel et avec une brosse en olivier. Nous savons ce qu’ils ne savent pas parce qu’ils ne savent rien que nous ne sachions déjà. Et leur nombril est un mur clos.

Nous ne voulons pas qu’ils regardent par le trou de la serrure ou qu’ils se hissent sur la pointe des pieds afin de voir les rivages qui nous perturbent. Mieux vaut qu’ils restent bien endormis, sans déranger.

C’est à ce moment-là que nous pouvons creuser des tranchées de marbre dans leurs rêves. Nous leur déroulons le chapelet de toutes nos raisons déracinées. L’une après l’autre, les préparant pour le moule.

Et nous ne baissons pas la voix lorsqu’ils ne doivent pas entendre nos propos d’adultes. Nous poussons des cris quand c’est le moment de chuchoter, lorsque le coq se lève et qu’il est l’heure de se poser en douceur sur la terre.

Au moment paisible du passage du sein à la purée, quand le bébé ne peut plus téter et chanter en même temps, quand l’ange désire voleter une dernière fois, quand il ne peut pas encore respirer l’air des pierres, nous le jetons à terre.

Il a la respiration coupée. Nous piquons leurs fesses avec les aiguilles du temps pour les faire avancer. Et nous les poussons pour qu’ils arrivent plus tôt à la messe de leur enterrement. Et ils pleurent et nous disons : « il veut qu’on le prenne dans les bras », comme s’ils voulaient nous faire du chantage avec leurs sentiments, avec leurs défauts.

Et nous voulons que les racines de leurs pieds poussent avant de pouvoir marcher, avant de pouvoir parler.

Et nous leur transmettons toutes nos peurs, toutes nos appréhensions, avant qu’ils puissent se souvenir du criinfini du héros. Et nous croyons qu’ils ne se rendent compte de rien, que nos propres drames sont plus dramatiques que leurs drames à eux ; que nos problèmes sont plus importants que les leurs ; et que leurs gribouillages en forme de spirale ne sont rien d’autre qu’un enchevêtrement inintelligible, empreinte primitive et animale du balbutiement barbare, totalement dépourvus de sens.

Et nous leur souhaitons la « malvenue » à une civilisation qui domestique ses élèves dans des moules en goudron et friandises, pour les faire passer rapidement sous le misérable seuil du portique de l’ « Education du futur ». Et nous ne leur disons pas que l’Éducation est un faux et fallacieux simulacre de la vie.

Et nous les arrachons à leur mère pour fermer leur bouche avec des tétines de savon. Et leur mère, happée par le travail, les confie avec déchirement à leur mère adoptive sans la médiation d’un rite autre que celui de la résignation.

Les simulacres à l’extérieur des écoles …

Nous murons les normes tels des commandements qui commencent par « non », ou nous kidnappons le « non » pour transférer aux enfants le rôle autoritaire si souvent rempli par les pouvoirs à partir des années 30 du siècle dernier.

Pendant ce temps, les véritables simulacres attendent en dehors des écoles, essayant de briser les murs de l’insensibilité. Il y a fort longtemps que le Théâtre a été banni de la plupart des systèmes éducatifs. Certains lui ont laissé un espace à la marge, en dehors du temps scolaire ou bien comme activité de fin d’année, presque comme une charité bénévole. Mais en aucun cas comme un outil aussi bien pour tout apprendre que pour tout dramatiser.

Et ses sœurs, la musique, la peinture, le chant, etc… et en fin de compte toutes les filles de l’art, nous les avons abandonnées hors des grilles de l’ école, hors de l´usine, ou laissées punies dans la cour de récréation.

Le Théâtre est un trop grand danger pour le pouvoir qui s’est vu dans l’obligation de l’exclure des universités afin de couper court aux révoltes des étudiants, mais qui continue de l’utiliser, sous sa forme de « monologue de meeting politique », de manière récurrente tous les quatre ans pour obtenir des votes et vaincre des volontés.

Une fois que le Théâtre, en tant que tel, s’est exilé de l’école, il l’a fait aussi en tant qu’outil d’expérimentation et d’apprentissage des autres matières, tout comme, évidemment, en tant que rite de mimésis et de catharsis, en tant que forme ludique de résolution des drames de la cohabitation entre écoliers.

C’est ainsi que, petit à petit, nous sommes en train de parvenir à mettre le point final à l’œuvre neuronale proposée il y a 2400 ans par Euripide et Sophocle, lesquels, comme le souligne Nietzsche dans L’origine de la Tragédie, ont transformé le chœur en public, le rite en spectacle, permettant les premières victoires de la raison sur la foi créatrice. De telle sorte que le public commença à vivre les drames du héros tragique, non pas comme étant les leurs mais plutôt comme ceux d’autrui. Et comme il ne se sentait nullement responsable du destin de son héros, il arrêta de se sentir responsable de son propre destin. Sophocle vainquit Eschyle, cédant la place à la fiction pour tuer lentement la ritualisation.

L´ombre éclairée par l´incertitude … Les bébés nés poètes

La recherche inéluctable de la vérité scientifique n’est pas l’objet de mes observations.

Voir et observer quel est le comportement, au Théâtre, des adultes vis-à-vis des bébés et des enfants, est aujourd’hui un exemple de cette tragédie du Théâtre, de cette situation critique du Théâtre en tant que rite social.

Les graines semées par les gardiens du modèle patriarcal ont porté leurs fruits. Le contraste entre la fragilité du bébé et la dureté de l’adulte qui l’accompagne est remarquable.

L’un marche sur la pointe des pieds, les yeux prêts à tout ingurgiter, l’émotion prête, à fleur de peau. Fragile comme un matin sans peau. Il n’a pas besoin de faire des efforts de concentration car il est au cœur de l’événement, du drame. Son corps est plus petit, cependant il vibre d’une plus forte résonance à des fréquences plus élevées et plus basses que celles de l’adulte, pleines de nuances. Tout son corps y participe, toute son âme, au moment même où il est en train de le vivre.

Et l’interprète sent qu’il est accompagné. Quand le bébé contemple une œuvre d’art, il est en train de la réaliser. Sa vision est temps, non pas le récit du temps mais le temps proprement dit. Si un bébé voit peindre, son activité neuronale est la même que si c’était lui qui peignait avec des pinceaux. Si un bébé voit danser, son activité neuronale est la même que lorsqu’il danse. C’est dans ce sens que le Théâtre pour bébés doit apporter quelque chose de crucial au développement de la Culture et de l’Humanité.

Si Médée sacrifia ses deux fils pour essayer de sauver une future humanité semée d´une génétique de la force, d´enfants nés avec des armes dans les mains, et ne parvint pas à vaincre le modèle de violence héréditaire, on peut légitiment penser qu’il pourrait y avoir une possibilité de tisser des nouveaux fils invisibles qui protégeraient la capacité poétique et fragile des êtres. Une possibilité modifiant la responsabilité esthétique du spectateur qui cesse de l’être pour devenir humain, celui qui donne la main au poète, à l’artiste, dès qu´il né.

Lorca l’a annoncé dans son chef-d’œuvre Le public, qui sera dans le futur, sans aucun doute, une œuvre comprise et applaudie, lorsque les voyantes de la raison, qui lisent dans les mains des bébés, arrêteront de voler dans les maisons et les écoles notre capacité de création poétique.

Les bébés sont l’opportunité qu’a le public à redevenir le chœur, à être profondément et activement responsable du dénouement de la Tragédie ou de la Comédie de la société.

Et à libérer l’Humanité de ses liens au moyen de la représentation éphémère des liens de ce que nous connaissons, pour nous aventurer sans hésitation dans le territoire fertile et incertain de l’inconnu.

1 –

Il s’agit des structures éducatives qui accueillent, en Espagne, les enfants de moins de 6ans.

 2 – Ce projet est piloté par Agnès Desfosses (Compagnie Acta)

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