La Casa Incierta/Quelque chose doit naître – Dominique Duthuit

La Casa Incierta/Quelque chose doit naître

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A Madrid, « La Casa Incierta », première compagnie d’arts scéniques pour l’enfance fondée en 2007 par Carlos Laredo, gère seule le centre d’art Théâtre Fernan Gomez, lieu public de création et de diffusion de spectacles destinés au tout public et à la toute petite enfance. Bien implantée dans la cité, elle accueille un réseau d’artistes européens et brésiliens qui partagent un même regard sur l’enfance. Sa vocation est d’éduquer, en son étymologie latine, « ex-ducere », c’est-à-dire, conduire hors de, faire sortir de, aller chercher les potentiels ignorés de l’être humain, dans ses strates les plus archaïques. Dans cet état d’esprit, les créations de Carlos Laredo, directeur du théâtre et metteur en scène, sont des voyages en forme de rituel qui convient, avec humour, beauté et poésie, tous les âges, sans hiérarchie, à une forme d’exil, hors de soi.

Q : Est-ce que le travail mené au sein de la « Casa Incierta », en direction du jeune public, est aujourd’hui une référence en Espagne ?

CL : Disons que quelque chose s’est déclenché. Nous existons. La bonne fréquentation du théâtre, la diffusion pléthorique de nos spectacles, le soutien financier de la région, l’accumulation de nos expériences tendent à nous renvoyer une image rassurante du chemin parcouru en 20 ans. Il faut rappeler d’où on vient ici en Espagne. Au début des années 80, la politique culturelle commençait tout juste à s’amorcer. Il n’y avait ni structures, ni infrastructures, ni centres sociaux. Je peux dire qu’aujourd’hui, nous survivons. Notre système est très différent de celui de la France. La plupart de nos théâtres dépendent de l’administration publique et locale, qui est propriétaire et gestionnaire des lieux. 40 pour cent des recettes leur revient directement. Concrètement, les théâtres fonctionnent comme de véritables entreprises commerciales. Nos revenus dépendent des subventions, de la vente des spectacles et de notre capacité à savoir gérer des projets de programmation. Un festival comme « Théâtre à Tout Age» à Quimper est impensable en Espagne. Quand j’ai fondé en 1997, le festival « Teatralia » en direction des enfants à Madrid, nous sommes partis de rien. En travaillant comme des fous, nous avons réussi à créer un rendez-vous référentiel de créations, de diffusions et de rencontres entre institutions publiques et privées. Pendant un mois, avec aujourd’hui un budget de l’ordre de 1M€, 30 à 40 spectacles internationaux de qualité sont présentés au cours de 350 représentations. Mais il faut relativiser, sur toute une année de programmation, notre pourcentage d’entrées reste infime par rapport à la distribution d’un film de Walt Disney.

Q : Quel est votre enjeu quand vous créez pour le jeune public ?

CL : Notre monde se cloisonne de plus en plus, sans offrir d’espaces d’échanges profonds entre générations. L’enfance est considérée comme un lieu fini, subordonné à la volonté et à l’éducation de l’adulte. Je refuse de m’inscrire dans le statut de celui qui sait. Il est nécessaire d’ouvrir les portes et de se relier, à l’instar des enfants, à des énergies qui dépassent notre pauvre conscience. Je n’ai pas une idée rousseauiste de l’enfant, je pense au contraire qu’avec lui, nous pouvons nous confronter, dans la joie mais aussi le tourment, à nos propres limites et enrichir nos chemins respectifs.

Q : Qu’est-ce qui déclenche l’écriture d’un spectacle pour enfants?

CL : Je passe de longs moments en tant qu’observateur invisible, paysage-meuble, des enfants, de la vie, de la ville. J’emmagasine tout ce qui me touche, me renvoie à mes doutes, échappe à tous les stéréotypes. C’est là où ça commence, dans un espace vide où je me sens dépassé. Sur cette page blanche, sans avoir aucune idée de la finalité, je cherche à transposer toutes ces émotions indicibles en langage artistique. Toutes les expressions sont possibles, danse, architecture, peinture, littérature, vidéo, sons et lumières. Après avoir collecté une masse d’idées, je trie, j’épure pour découvrir ce que je ne savais pas encore. Je travaille comme un jardinier, je prépare la terre, je choisis mes graines avant de les planter et de les offrir à l’adulte et à l’enfant. Quelque chose doit naître. Ensemble, nous allons récolter. Au cours de mon travail d’écriture dramaturgique, j’instaure des rites, je convoque la mémoire génétique et l’instant présent, la peur et le rire pour que chacun se sente toucher par le charme d’une tragédie, qui doit laisser des traces. Je n’ai aucune recette préconçue, j’ai confiance, les enfants ont une capacité inouïe d’écoute si on les emmène vers l’essentiel, le vivant, le désir, la mort, la maladie, la séparation.

Q : Quel avenir pour le jeune public ?

CL : J’ai de plus en plus d’énergie. Mes expériences théâtrales m’ont permis de planter des racines profondes, mes branches peuvent s’épanouir encore et encore. Mon parcours a débuté en tant que médiateur dans les institutions culturelles publiques, j’y ai beaucoup souffert du manque d’invention et de l’inertie. Aujourd’hui, plus librement, je peux développer, malgré la précarité de mon statut, de multiples projets : la production de ma 10ème création « Si tu n’étais pas née » à l’adresse des enfants, la poursuite d’un projet de formation à l’art d’éducateurs d’enfants à Madrid, un travail théâtral de clown mené avec des jeunes de Samambaia dans la périphérie de Brasilia. Je regrette la pauvreté des relations au sein des réseaux, elles sont plus fondées sur la complaisance que sur des perspectives constructives. Pourtant, il me semble nécessaire d’établir une véritable synergie entre tous les arts, sans discrimination, pour créer une culture dynamique où chacun peut devenir un maillon de l’autre. Nous avons, nous les artistes, une responsabilité sociale et politique, une tâche importante à réaliser. Le théâtre est un lieu de représentation du monde, le lieu de la catharsis, qui renvoie des énergies fécondes. Si la notion de solidarité devient moins conceptuelle et plus réelle, nous serons plus forts pour résister au pouvoir d’un marché qui nivelle par le bas. « La Casa Incierta » se veut un lieu de vie ouvert, sans frontière, qui désire participer à une transfiguration sociale et collective.

Dominique Duthuit

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